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La notion de langue dans le «Catálogo de las lenguas»

José Francisco Val Alvaro





L'oeuvre de L. Hervás -si l'on met à part des opinions globales très diverses1- a attiré surtout l'attention des chercheurs par ses remarques à propos de plusieurs apparentements linguistiques (Coseriu, 1975/76, 1976; Tovar, 1981a, 1981b). On pourrait en déduire -et cela est vrai pour l'essentiel- que l'auteur n'essaie pas de proposer une théorie sur l'histoire et la comparaison des langues. Mais on rencontre aussi chez L. Hervás une méthode. A cet égard, le thème fondamental, particulièrement dans le Catálogo de las lenguas2, est celui des rapports entre langue et nación3.

Cet ouvrage a comme but la connaissance de l'histoire généalogique des peuples à partir de l'examen des langues:

En la presente obra me propongo observar todas las lenguas del mundo conocidas, y consiguientemente las naciones que las hablan: y la observacion de estas me hace retroceder hasta tocar y descubrir su orígen, por lo que esta obra, que intitulo de las lenguas conocidas, es histórico-genealógica de las naciones del mundo hasta ahora conocidas.


(Hervás 1800: 1).4                


Ce projet repose sur deux idées essentielles: la correspondance de la langue et de la nación, et la reconnaissance des langues comme l'instrument le plus adéquat pour reconstruire l'histoire des peuples5. Une telle conception, il est vrai, n'est pas originale, et il faut souligner l'importance de G. Leibniz au XVIIIe siècle (Rosiello, 1967: 48-52; Droixhe, 1978: 347)6. La correspondance langue/nation est exprimée comme principe general dès les premières pages:

Al número de naciones que componen el linage humano, corresponde el de las lenguas que las diferencian.


(Hervás 1800: 3).                


Dans le Catálogo de las lenguas cette correspondance possède une fonction complexe. D'un côté, elle assure la liaison entre le projet historique de L. Hervás et la révélation des Écritures, qui en sont en même temps le commencement et la justification. Il en résulte que l'inspiration divine a donné aux descendants de Noé les langues primitives, dont la diversité vient de la confusion de Babel (Hervás, 1800: 34-35, 43, 47, 72, 75-76; Hervás, 1801: 377-379; Hervás 1802: 8; Hervás, 1804a: 5; Hervás, 1804b: 239)7. D'autre part, une telle correspondance fait remarquer l'importance des langues en tant que propriétés spécifiques des peuples. Les langues renferment l'histoire, la culture et la pensée des nations. La langue est le témoin le plus sûr pour connaître le développement des peuples dans le temps et l'espace. Les langues, enfin, présentent des éléments dont l'analyse permet de signaler leur affinité ou leur diversité. Le problème est en fait de déterminer les procédés qui doivent conduire l'examen des langues.

L'approche de L. Hervás part de la distinction entre «langues matrices» et «dialectes» qui s'appuie sur la tradition de J. J. Scaliger (Hervás 1804b: 240). Les deux concepts sont doublement opposés. Si on les envisage génétiquement, ils s'excluent mutuellement. Toute langue, par son origine, relève d'une des deux catégories, soit «langue matrice», soit «dialecte». Selon L. Hervás, une «langue matrice» est donc une langue qui ne vient pas d'une autre et qui donne lieu aux «dialectes»:

Las lenguas son matrices, ó dialectos de matrices: la lengua que no es dialecto de otra, aunque se hable solamente en una aldea, será tan matriz como la que, no siendo dialecto de otra, se habla en el mayor imperio.


(Hervás 1804b: 240).                


Si on envisage la question du point de vue de l'évolution des langues, les «dialectes» sont logiquement compris dans les «langues matrices»: les «dialectes» sont des «variations accidentelles» de leurs «langues matrices»:

Los dialectos de qualquier idioma no son otra cosa que acidentales variaciones de las calidades de él.


(Hervás 1801: 377).                


Cette conception de la «langue matrice» fait que L. Hervás ne peut accepter la distinction des langues en «matrices majeures» et «matrices mineures» qu'il trouve chez J. J. Scaliger, M. Larramendi et G. Mayáns (Hervás 1804b: 240). Et pourtant, quand il analyse les données, il est obligé de faire appel à une autre division: «dialectes principaux», provenant des «langues matrices», et «dialectes subalternes», provenant d'un autre «dialecte» (Hervás 1801: 226). En tout cas, il veut garder l'identité des concepts de «langue matrice» et «langue babélique»8. Cette idee représente un essai tardif pour conserver le caractère sacré (Droixhe 1978) de l'origine du langage et des langues.

Dans la configuration des langues, L. Hervás tient compte de trois éléments. Ce sont le lexique, le «mode de construction» (artificio gramatical) et la prononciation9:

Las lenguas diversas, quando se escriben, presentan al lector dos distintivos característicos de su diversidad, que son las palabras y el artificio gramatical con que estas se ordenan para formar el discurso; y quando se hablan, presentan otro tercer distintivo, que es el de la pronunciacion ó acento vocal con que se profieren las palabras.


(Hervás 1800: 11).                


Le concept le plus controversé et le plus intéressant est celui du «mode de construction». F. Lázaro Carreter rappelle l'explication qu'en donnait M. Müller, en la rapprochant de la morphologie. Lui même, fait ressortir quelques exemples qui conduisent à une interprétation syntactique touchant l'ordre des mots (Lázaro 1949: 107-109)10.

Si on s'en tient aux parties de la grammaire, le «mode de construction» concerne la morphologie et la syntaxe. Il est fréquent, il est vrai, que l'on trouve l'idée de l'ordre des éléments comme fondement de cette notion:

Todos los hombres al empezar á hablar una lengua, empiezan á dar á sus ideas el órden que á las palabras de ellas se da segun su propio artificio gramatical. En unas lenguas la partícula negativa, por exemplo, se pone siempre al principio de la oracion, en otras al fin, y en otras se introduce en medio de las sílabas que componen la diccion llamada verbo. En unas lenguas las palabras, que se llaman nombres, se ponen despues de las dicciones que en latin, en español, y en otros idiomas se llaman preposiciones; y estas dicciones en otras lenguas se ponen siempre despues de dichos nombres.


(Hervás 1800: 24).                


Elle est même identifiée avec la syntaxe:

Para observar bien, y cotejar la diversidad de los artificios gramaticales de las lenguas no basta el superficial conocimiento de sus palabras aisladas, mas es necesario analizar la sintaxî con que se ordenan.


(Hervás 1800: 25).                


Mais le «mode de construction» comprend aussi l'examen des aspects morphologiques:

La lengua turca, pues, perfeccionada nos muestra en su perfeccion las intrínsecas calidades de su artificio gramatical, en el que no es inferior á ninguna de las cultas de Europa. Declina los nombres dándoles diversas terminaciones para diferenciar sus números y casos, y á los verbos para diferenciar no solamente sus números, personas, modos y tiempos, sino también para diferenciar sus diversas calidades de activos, pasivos, negativos, &c.


(Hervás 1802: 288).                


Pour mieux interpréter ce concept et sa portée il faut dépasser cette approche. Avant tout, le «mode de construction» a deux sens d'extension différente. D'abord, il se rapporte à n'importe quel genre d'éléments. Il en résulte que cette notion vise occasionnellement les sons (Hervás 1801: 217). Ensuite, elle est généralement restreinte à la grammaire. Dans ce cas, poser le problème du «mode de construction» c'est pénétrer dans le domaine des rapports entre le langage et la pensée et dans celui des différences de construction selon le caractère des peuples.

L. Hervás soutient que la pensée s'organise d'après le «mode de construction» de chaque langue:

El órden de ideas en cada hombre es segun el de las palabras en su lengua; ó es segun el órden que el artificio gramatical de esta da á las palabras.


(Hervás 1800: 25).                


Mais il ne réussit pas à formuler d'une façon précise et complète que la pensée est sous la dépendance du langage. En fait, dans la Escuela española de sordomudos, il semble viser parfois à l'interdépendance:

De lo expuesto se infiere tambien que cada nacion habla como piensa, y piensa como habla, y que el pensar y el hablar de cada nacion se arreglan por los idiotismos de la lengua que Dios infundió á sus ascendientes en la dispersión de las gentes en Babel.


(Hervás 1795a: 197-198).                


On peut trouver deux causes qui expliqueraient les difficultés d'interprétation. D'abord, il ne vise pas à élaborer une théorie de la formation des idées, et, en conséquence, il y a des problèmes dont le développement n'est pas nécessaire. Ensuite, l'hypothèse de L. Hervás renferme des aspects complexes qui rendent difficile un exposé plus précis.

D'un côté, le «mode de construction» -spécifique de chaque langue- se rapporte à la «forme» linguistique des concepts et, surtout, à la manière dont les éléments du discours se combinent en reflétant le procès de la pensée. Bien des remarques de L. Hervás concernent cet aspect. Il est éclairant de noter ses considérations sur différentes langues:

Sus autores han reducido por medio de analisis la lengua mas rica del mundo [le sanscrit] á un número pequeño de elementos primitivos (...). Estos elementos por sí mismos no tienen uso alguno, ni significan cosa alguna; y solo tienen relacion con una idea: por exemplo, kru la tiene con la idea de accion. Los elementos secundarios, que son atributos del primitivo, son las terminaciones que le fixan, ó determinan á su nombre ó verbo (Hervás 1801: 129).

Los mancheus usan, como varias naciones bárbaras de América, muchos verbos, que incluyen en sí la accion, y la persona ó cosa en que la accion se exercita, y asimismo muchos nombres para significar varias calidades en las cosas que les son muy comunes.


(Hervás 1801: 217).                


Les remarques générales visent le même sens:

[La langue doit] prescribir modo de unirlas [les mots] para significar los modos de los objetos: y esta union es la que se llama sintaxi, ó construccion gramatical.


(Hervás 1804b: 241).                


On peut donc avancer que le «mode de construction» de chaque langue comprend la manière particulière de catégoriser linguistiquement les idées et leur mode d'organisation («l'ordre») dans le discours. En ce sens toute langue révèle la pensée d'une façon particulière.

En outre, L. Hervás met en relief une autre idee qui concerne aussi les rapports entre le langage (ou mieux, la langue) et la pensée. La pensée exige le langage, qui à son tour la configure. On pourrait dire, comme le fait S. Auroux à propos de Condillac, que «la nécessité du langage pour la pensée n'est pas affaire de contenu, c'est celle de la présence à soi d'une raison arrachée au monde et à l'animalité, telle que la permet l'essence même du signe artificiel ou institué» (Auroux 1979: 107). Mais, pour L. Hervás, il ne s'agit pas d'une raison «arrachée au monde et à l'animalité», il s'agit d'un dessein divin. Plus encore, notre auteur est loin de poser l'hypothèse d'une grammaire innée et universelle. Au contraire, la pensée est analysée d'après chaque langue. La pensée des individus d'un peuple contient les catégories et les règles du «mode de construction» de la langue de ce même peuple. En d'autres termes, on pense d'après la façon dont on parle. Il peut donc affirmer dans la Escuela española de sordomudos:

¿mas en todos los hombres la razon respecto del orden que se debe dar á las ideas y á las palabras es una misma ó produce el mismo efecto? Si fuera una misma, todos los hombres deberian dar á sus ideas y palabras el mismo orden: y puesto que no les dan un mismo orden, parece, que respecto de este la razon no es la misma en todos los hombres. Observo que los hombres de cada nacion dan á sus ideas el orden que corresponde al gramatical del idioma que hablan. Los que en sus lenguas nativas usan, por exemplo, las preposiciones, en su mente las anteponen á los nombres mentales: y á estos las posponen en su mente los que hablan lenguas en que alguna partícula se pospone al nombre. Estos dos modos de ordenar los pensamientos son diametralmente opuestos.


(Hervás 1795a: 190).                


Et dans le Catálogo de las lenguas, il confirme:

Esta misma variedad sucede con las dicciones, que se llaman artículos, y con otras clases de dicciones, y segun ella los hombres en su respectiva lengua hablan y tambien piensan.


(Hervás 1800: 24).                


L. Hervás ne développe pas la question de la nature des signes naturels ou arbitraires (cf. Auroux 1979: 48 ss.), ni celle de l'ordre des idées. Mais il remarque que les langues entraînent l'altération de l'ordre naturel des idées11:

El órden de ideas en los sordo-mudos es natural, porque no depende de idioma alguno.


(Hervás 1800: 25).                


Le concept de «mode de construction» concerne aussi la formation des mots; il s'agit d'un aspect assez différent du premier. D'abord, le nombre de procédés concernant la dérivation des mots est très limité et, par conséquent, chaque langue ne peut disposer d'un procédé spécifique différent (Hervás 1801: 81-83). Il en resulte que cette facette du «mode de construction» ne permet pas de caractériser particulièrement les langues, dont il ne révèle qu'un aspect accidentel. La formation des mots se rapporte en outre au vocabulaire, qui est l'archive des connaissances des peuples. On est donc obligé d'accepter sa mutation dans le temps, propriété à propos de laquelle les deux aspects du «mode de construction» diffèrent. Cette différence ressort quand L. Hervás aborde la «perfection» des langues12. La distinction qu'il fait de deux genres de «perfection», «intrinsèque» et «extrinsèque», correspondant respectivement aux deux aspects du «mode de construction», prouve qu'il importe bien de distinguer les sens «grammatical» et dérivatif.

À l'égard des rapports entre le «mode de construction» et les peuples, L. Hervás s'intéresse surtout à la comparaison de la «perfection» des langues avec l'état socioculturel des «nations». Ses remarques sont en accord avec ce qu'on vient d'analyser. Il envisage deux sortes de rapports. Si on prend en considération la «perfection intrinsèque», le problème concerne l'état «civil» ou «barbare» des peuples. L. Hervás soutient qu'il n'y a pas de correspondance entre les deux catégories. La configuration des langues est donc indifférente au caractère «civilisé» ou «barbare» des «nations». C'est ainsi qu'un peuple «barbare», par exemple, peut parler une langue avec un «mode de construction» plus parfait que celui de la langue d'une «nation civilisée». Les langues des peuples araucan («barbare») et chinois («civilisé») lui permettent d'illustrer ce même cas (Hervás 1801: 23-24, 107-108; Hervás 1804b: 239). En fait, l'exposé de L. Hervás est, à nouveau, un argument en faveur de l'origine divine de la diversité des langues; mais, au fond, il s'agit de rejeter une opinion répandue à l'époque: le caractère des peuples est déterminé par des facteurs historiques (les moeurs, le gouvernement, etc.) et même naturels (le climat), et il influence celui celui des langues (cf. Rosiello 1967: 79-87). L'aspect essentiel des langues, le «mode de construction» dans le premier sens que nous lui avons accordé, ne se rapporte pas, selon L. Hervás, à l'état des «nations» (Hervás 1801: 247-248). Il lui arrive de s'approcher d'une correspondance de ce genre. D'un point de vue historique, en effet, on peut s'attarder au vocabulaire et au développement culturel des «nations». En ce cas, L. Hervás reconnaît que le progrès dans les sciences et les arts entraîne l'accroissement et la «perfection» du lexique. En outre, il note que les «nations barbares» sont les plus susceptibles de faire des emprunts à moins qu'elles ne restent isolées (Hervás 1800: 16; Hervás 1802: 80, 260; Hervás 1805: 206, 234). Une telle idée est loin de pouvoir être interprétée comme une affirmation catégorique de la correspondance entre langue et vision du monde. On peut seulement apercevoir que Hervás s'en rapproche lorsqu'il fait quelques remarques concrètes:

La riqueza era el honor de los godos, los quales, por tanto derivaban de la dicción rik (rico) las siguientes palabras de honor reiks príncipe; reiskistin príncipes; reikinon dominar; reikinoh dominador (...). Los godos por ric (rico) entendiéron primitivamente al adinerado, ó al que tenia muchos bienes; y usáron freqüentísimamente nombres que terminaban en la dicción rik; por lo que, parece que ponian toda su mayor virtud en las riquezas (Hervás 1804a: 298).

Los mancheus estiman mucho los caballos, y por esto usan muchas palabras para significar todo lo que á ellos pertenece.


(Hervás 1801: 218).                


Ce qui est le plus remarquable donc, concerne le premier sens de «mode de construction». Les différences des langues reposent sur la manière particulière que chaque peuple a de configurer ses idées. Le langage et la pensée restent inséparables, ou pour mieux dire, ce sont la langue et la pensée d'un peuple qui restent inséparables. Il en résulte que la structure grammaticale propre à chaque «nation» -genio gramatical (Hervás 1800: 17)- en tant qu'elle organise particulièrement la pensée, offre une interprétation spécifique de la réalité. L. Hervás participe donc de ce courant d'idées qui, au XVIIIe siècle, devancent l'hypothèse relativiste, qui ne sera bien formulée que par W. von Humboldt (cf. Rosiello 1967: 79-92; Aarsleff 1975, 1977).

Le lexique, le «mode de construction» et la prononciation n'ont pas toujours la même fonction. De façon plus générale, ils sont les fondements sur lesquels s'appuie l'hypothèse de la diversité essentielle des «langues matrices» et, par conséquent, celle de l'affinité des «dialectes» respectifs. La comparaison des langues, sans négliger leurs vestiges anciens -fondamentalement les toponymes et les anthroponymes-, permettrait de reconstruire le développement des langues et des nations dans le temps et l'espace. Mais ce processus inductif est restreint par l'hypothèse de l'origine des langues, dont la diversité est conservée. Il en résulte, par déduction, que les «dialectes» gardent inaltérés les caractères des «langues matrices» respectives. Pour cette hypothèse les trois éléments envisagés, le lexique, le «mode de construction» et la prononciation, sont également importants:

los lenguages provenientes de un idioma, si no se abandonan. jamas se desfiguran tanto, que oculten su orígen comun (Hervás 1802: 117).

Las lenguas matrices se diferenciáron primitivamente en las palabras, en la sintaxis de estas y en su pronunciacion; y los vestigios de la diferencia en estas tres calidades quedan siempre en los que descienden aun de naciones que hayan mudado la lengua de sus descendientes, abandonándola por la de sus conquistadores (Hervás 1805: 206).

Todas las naciones provenientes de una misma tribu eternamente hablarán lenguages de clara afinidad con el idioma de esta en las palabras, en el artificio y en su pronunciacion.


(Hervás 1805: 231).                


Il en résulte que la compréhension mutuelle de deux peuples entraîne l'identification de leurs langues comme «dialectes» d'une même «langue matrice» (Hervás 1800: 119; Hervás 1801: 280, 357; Hervás 1802: 211).

L'idée d'une certaine immutabilité n'est pas incompatible avec la reconnaissance de l'évolution et du changement linguistiques. On ne peut pas nier la réalité des faits, et L. Hervás dispose de bien des preuves: témoignages linguistiques et témoignages historiques et culturels13. Il faut donc résoudre l'antinomie constituée par l'hypothèse de la permanence du noyau essentiel des langues d'un côté et la constatation de la mutabilité des aspects accidentels de ces mêmes langues, de l'autre. C'est la diversité des fonctions des trois éléments différenciés dans les langues qui permet de présenter une solution.

Le plus haut degré de discordance dans les rapports entre une langue et une «nation» se marque quand un peuple change de langue. Cette situation est le résultat, en général, de l'invasion et de la domination d'un peuple par un autre. C'est un fait important, puisque les colonisations entraînent le changement des moeurs et même l'oubli de l'histoire et de la généalogie propres (Hervás 1801: 220). Une telle substitution, selon L. Hervás, a lieu par degrés, affectant successivement le lexique, le «mode de construction» et la prononciation. Mais le processus n'arrive jamais à anéantir la langue remplacée. Le vocabulaire est l'élément le plus permeable à l'oubli et à l'emprunt:

Una nacion que llegue á recibir de otra casi todas las palabras, empieza á recibirlas dándoles el artificio ú órden gramatical que daba á las de su propio lenguage; y en este estado, que es el primer paso que las naciones dan para mudar su lengua [...] (Hervás 1800: 16).

La experiencia enseña que una nacion no dexa de pronto, sino sucesivamente, su lengua para recibir la forastera: primeramente recibe las palabras de esta, y las usa según el orden gramatical de su lengua nativa, y despues abandona este órden, y recibe el forastero.


(Hervás 1802: 334).                


Cette mutation n'entraîne donc pas le changement de langue. Le processus s'achève quand la langue dominante impose son «mode de construction»:

Una nación llega á abandonar el idioma propio, quando de otra ha recibido no solamente las palabras, mas también el artificio, y órden gramatical.


(Hervás 1800: 17).                


Mais cela n'empêche pas qu'il reste «bien des idiotismes de son ancienne langue» (cf. Hervás 1800: 17). Bien qu'une «nation» conserve certains aspects du «mode de construction», c'est surtout la prononciation qui demeure:

Este distintivo es el más característico de las naciones, en las que á mi parecer es indeleble (Hervás 1800: 19).

Las lenguas, aunque con dificultad, se mudan; mas la pronunciación no se muda jamas. En un lenguage se admiten nuevos acentos vocales; pero jamas se dexan de usar los antiguos ó primitivos.


(Hervás 1804a: 307).                


L. Hervás n'explique cependant pas avec clarté ce que signifie «prononciation». Est-ce qu'il s'agit de tout le système phonétique ou des articulations qu'on pourrait considérer comme caractéristiques? Quoique les citations qu'on vient de faire fassent penser à la première option, dans les analyses de langues particulières, il s'occupe seulement d'un petit nombre de sons (Hervás 1805: 212)14.

La méthode de L. Hervás semble prendre une autre orientation quand on examine les rapports possibles entre les «dialectes» d'une «langue matrice». Si les remarques de l'auteur sont plus vagues, il est cependant évident que, pour lui, le lexique et la prononciation renferment la plus grande mutabilité. Il observe des changements de sons -et, en conséquence, de sens- que les mots d'une «langue matrice» peuvent subir quand ils passent dans les «dialectes»:

En todos los dialectos sucede que muchísimas palabras de uso comun se alteran notablemente, y no descubren con facilidad su significación propia [...]. De este modo en el vascuence, como sucede freqüentemente en las lenguas matrices, se conserva claramente la primitiva significación de muchos nombres.


(Hervás 1804b: 242-243).                


Les variations phonétiques, dues généralement à une écriture non fixée (Hervás 1801: 202), sont à l'origine des «dialectes»:

fácilmente se encontrará un gran número de palabras alteradas con la mútua variacion de dichas letras: esta alteracion, que es comun á los dialectos de toda lengua matriz, no perjudica el carácter de una lengua, sino solamente va formando dialectos de ella.


(Hervás 1804b: 241-242).                


En fait, les facteurs qui contribuent à l'apparition des «dialectes» sont très divers. Mise à part l'influence de l'écriture sur les sons, qui permettent fréquemment d'identifier des «dialectes» d'une langue (Hervás 1800: 124; Hervás 1801: 117-118, 272; Hervás 1804a: 306-307; Hervás 1804b: 247-253; Hervás 1805: 212), il y a des causes historiques qui rendent possible le changement linguistique. Les migrations, le commerce, l'isolement des peuples, le progrès ou la décadence culturels produisent ou favorisent surtout des changements de sons et de vocabulaire (Hervás 1802: 79-80, 260, 334). Ces changements sont les éléments essentiels de la «corruption» des langues ou, en d'autres termes, les causes de l'éloignement de la configuration primitive d'une «langue matrice».

À cause de tout cela, le «mode de construction», qui reste essentiellement inaltéré, devient l'instrument le plus utile à l'identification des «dialectes» d'une «langue matrice»:

á mi parecer, no la afinidad de las palabras en los idiomas, mas la del artificio gramatical, prueba que dos idiomas son dialectos provenientes de una misma lengua matriz.


(Hervás 1800: 182).                


La comparaison de ces deux situations, la disparition d'une langue par domination et la ramification d'une langue en «dialectes», fait ressortir la portée de la méthode de L. Hervás pour résoudre l'antinomie de départ. Le vocabulaire est l'aspect le plus trompeur à cause de sa mutabilité, puisqu'il est soumis à l'influence des sons -qui en sont le support matériel et qui peuvent être altérés-, du progrès dans les sciences et les arts, et du contact et mélange des peuples. La prononciation peut être modifiée, mais non disparaître. C'est sur ce principe que s'appuie la possibilité de reconstruire l'histoire des langues et des «nations». Si une langue disparaît, il reste un «substrat» remarquable (cf. Coseriu 1978b). Si une langue évolue et se «ramifie», la prononciation permet de suivre son développement. Le «mode de construction», dans la mesure où il correspond à la configuration de la pensée de chaque peuple, garde la liaison entre les «dialectes» et leurs «langues matrices» respectives. C'est lui que L. Hervás prend pour élément essentiellement inaltérable. Il est le dénominateur commun des «dialectes» et un des aspects qui rendent possible la distinction des «langues matrices».

Pour atteindre son but, et malgré la présence de sources historiques, L. Hervás privilégie les langues, qui deviennent le meilleur instrument d'analyse. Il ne s'agit pas seulement de minimiser l'importance des témoignages historiques, il s'agit plutôt de développer la possibilité d'un examen efficace des langues. En fait, si le Catálogo de las lenguas n'est pas l'application d'une méthode, il contient des remarques qui permettent de l'entrevoir15.





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